| Partager : |
Le cinéma à l'estomac
[ 02/07/08 ]
L'homme s'éveille sous une lumière blafarde. Le miroir de la salle de bains lui renvoie des traits bouffis... puis soudain une molaire se déchausse pour rebondir au fond du lavabo. Plus tard, lorsqu'il se gratte l'oreille, elle se détache à son tour comme un fruit pourri. Le voyage ne fait que commencer. Alors que David Cronenberg monte l'opéra « La Mouche » (« Les Echos Week-end » du 27 juin) au Théâtre du Châtelet, son film original de 1986 ressort en salles.
Journaliste scientifique, Veronica fait un soir la connaissance de Seth. Un peu fantasque, ce jeune savant travaille sur un projet de téléportation : une machine qui permet de dématérialiser un corps pour le reformer ailleurs. Séduite par l'homme et par l'invention, la journaliste filme l'avancée des recherches. Un soir, il se retrouve cependant seul. En proie à une crise de jalousie et à quelques verres de trop, il décide de tester l'engin lui-même. La machine s'enclenche, son corps s'évapore dans la fumée et réapparaît plus loin, apparemment intact. L'opération a réussi... sauf qu'une mouche s'est glissée dans la capsule. Les cellules de Seth sont mêlées à celles de l'insecte. Commence une lente transformation, terrifiante et irrémédiable.
David Cronenberg est, comme son personnage, une espèce de mutant. Après des oeuvres expérimentales, il se dirige au début des années 1980 vers le cinéma d'horreur à petit budget. Ses premiers films mettent en scène des morts vivants et des actrices pornos. Avec « Dead Zone » puis surtout « La Mouche », il sort de sa chrysalide pour s'envoler vers un public plus large. « La Mouche » est le remake d'un classique de Kurt Neumann tourné en 1958, mais surtout une nouvelle adaptation du conte de George Langelaan tiré des « Nouvelles de l'Anti-Monde ». Cronenberg, comme à son habitude, filme avec précision la lente et étrange décomposition d'un corps. Dans sa transformation, le savant est fascinant car au lieu de lutter contre la maladie pour revenir à la normalité, il décide de la suivre jusqu'au bout, comme une expérience de dépassement de soi. Il finit même par proposer à sa petite amie d'entrer dans la machine pour se fondre en lui et ne faire plus qu'un seul être.
Conte d'amour fou, « La Mouche » est en outre un fabuleux film d'horreur de la dernière génération avant le numérique. L'art des effets spéciaux, du latex et du maquillage avait atteint son apogée. On sent presque la texture flasque de la chair, le visqueux des fluides qu'elle dégorge, l'odeur de sa putréfaction. Sous nos yeux, l'homme fond dans des teintes cramoisies inspirées de Francis Bacon. « La Mouche » écoeure et ensorcelle. Vingt-deux ans après, la méchante bestiole vibre encore au fond des estomacs.
ADRIEN GOMBEAUD
| Partager : |